J'ai toujours hésité entre le vouvoiement et le tutoiement et je crois que j'hésite encore. J'ai commencé par lui dire vous, bien évidemment, par l'appeler Monsieur Coatmeur quand, tout tremblotant, je lui ai tendu mon premier manuscrit, il y a de cela presque trente ans.

Imaginez mon trouble, c'était Coatmeur en personne qui me recevait, l'auteur des fameux romans noirs, noirs comme un fond de rade par une nuit de décembre, alors que rugit au loin la sirène d'un remorqueur et que toutes les misères du monde se sont donné rendez-vous au bout de la cale. Et je me suis demandé comment un type aussi gentil qu'attentionné pouvait nous pondre à travers ses bouquins de tels scénarios, de telles horreurs, nous faire le portrait de tant de salopards et d'autant de réprouvés. Ce n'était pas des romans, c'était une table de dissection. Coatmeur faisait l'autopsie méthodique de toutes les tares humaines : l'intolérance, le racisme, la cupidité, le mensonge, l'arrogance des puissants, et la violence, fille bâtarde de l'injustice, toutes ces tares contre lesquelles il n'a cessé de lutter.

Ce jour-là, Monsieur Coatmeur, vous m'avez donné ce qui compte presque autant que l'inspiration pour un jeune auteur, vous m'avez donné la confiance, le toupet. Et vous avez ajouté deux ou trois conseils rapport à la rigueur dans l'écriture. Normal, on n’est pas prof pour rien. Je sais qu'il existe sur Brest une sorte de confrérie informelle de vos anciens élèves et ces gens-là parlent encore avec une profonde admiration de la chance qu'ils ont eue de vous avoir eu comme prof, au lycée Kerichen, à Brest même, la ville qu'au départ vous n'aimiez pas. Enfin, c'est vous qui le disiez, mais le problème, c'est que Brest vous aimait.

On s'est croisé souvent dans les salons, les librairies, on a bu des coups ensemble et c'est ainsi que peu à peu, j'ai dû passer au tutoiement. Quand j'étais reçu chez vous, chez toi je veux dire, c'était en toute simplicité et avec beaucoup d'affection, toujours. La dernière fois que je suis passé, c'était par une belle journée de septembre, mais déjà, tu étais allongé sur un lit médicalisé qu'on avait installé dans ton bureau. C'était la première fois que je pénétrais dans ton antre. Il y avait là un grand bazar, les étagères pliaient sous le poids des manuscrits, des bouquins, les murs croulaient sous les articles de journaux, les photos, les souvenirs et j'étais rassuré de voir ce joyeux bazar tout autour de toi.

Par la fenêtre, on devinait un bout de rade, ta rade. Josette et Jehanne étaient également avec nous, toujours bienveillantes. On s'est serré un peu dans l'étroit bureau et on a discuté à la bonne franquette, tous les quatre. On a rigolé, oui, on a rigolé?! Tu parlais de ta vocation ecclésiastique avortée : «?Rends-toi compte, j'ai failli devenir curé?! Heureusement qu'une penn-sardin traînait dans les parages pour me mettre le grappin dessus?!?» Puis, tu m'as parlé d'un cousin à toi, Hervé Coatmeur, un type un peu spécial, moitié clodo, moitié anar, qui publiait une petite revue qu'il vendait à la sauvette rue de Siam, et qui est mort dans l'explosion de l'abri Sadi-Carnot. « Voilà les deux héritages que je revendique, as-tu conclu : sous mes tempes résonne encore le chant des cantiques religieux alors que dans mes veines, c'est la révolte qui bouillonne. »

S'il fallait résumer ton œuvre, je parlerais volontiers d'indignation et de compassion, d'empathie et d'élégance, mais s'il fallait décrire l'homme, je ferais le portrait d'un être humain, simplement humain, mais entièrement et viscéralement humain, humain parmi les humains, témoin désolé de cette humanité souffrante.

Salut, Jean-François.

Au revoir, Monsieur Coatmeur. Et merci.