Changer l'univers graphique : Brest ou Douarnenez

La porte de l'enfer

Mystères bretons ( Décembre 1997 )

En 1950, dans son célèbre petit pamphlet «La littérature à l’estomac», Julien Graq a bien montré que la réputation flatteuse dont jouissent certains écrivains ne tient souvent qu’à un ou deux livres mais qu’elle suffit à leur conférer une sorte de légitimité littéraire, quand bien même leur production ultérieure serait décevante. Les exemples abondent. Et il y en a beaucoup, ces dernières années, dans le monde du polar où, somme toute, il n’est pas difficile de devenir très vite sinon une vedette du moins un auteur consensuel.
Jean-François Coatmeur ne fait pas partie de cette engeance. Lui, tout au contraire, n’arrête pas pour ainsi dire de se bonifier d’un livre à l’autre, et on a même le sentiment qu’avec l’âge (il est né en 1925), la maturité et l’expérience ses œuvres prennent de plus en plus de poids et d’envergure. Son premier roman policier «Chantage sur une ombre», date de 1963. Mais ce n’est, semble-t-il, que depuis la parution de «La nuit rouge», en 1984, qu’il a trouvé sa vraie voie, ne serait-ce qu’en élargissant le volume de ses intrigues et en bâtissant des histoires beaucoup plus complexes. Et, dans le même temps, il a conquis un public qui ne se limite pas aux amateurs de polars et qui a permis à des romans tels que «Yesterday», «La danse des masques», «Des croix sur la mer» et «Des feux sous la cendre» d’être des beaux succès de librairie.
Tout indique que le dernier d’entre eux, «La porte de l’enfer», pourrait, lui aussi, le devenir. Comme presque toujours chez Coatmeur, on est ici en Bretagne, le pays qu’il ne se lasse pas de sonder et dont il connaît par cœur l’âme et l’esprit. Plus précisément, on se trouve dans les environs de Morlaix, sur une route où vient de se produire un accident de voiture qui provoque aussitôt la mort de deux personnes : Pierre Le Dérouet, un ancien garagiste, et son fils Stéphane âgé de dix ans. Un simple fait divers ? C’est ce que pensent les autorités locales mais Gilbert Valois, un écrivain parisien réputé de romans policiers, n’en est pas convaincu, et d’autant moins que, la veille du drame, il a pu parler avec Pierre Le Derouet et se rendre compte que son interlocuteur était des plus soucieux et, surtout, persuadé que son ex-femme, Genia, était membre d’une secte satanique. Aussi va-t-il la voir, ignorant que Genia a un amant, un personnage à la fois riche et bizarre qui vit dans un manoir mystérieux, entouré de marécages. Mais tout ce qu’il apprend d’elle, c’est que Pierre Le Derouet aurait été un être instable et plein de lubies, si ce n’est un homme au bord de la démence. Il n’empêche, Gilbert Valois ne baisse pas les bras. Et bientôt, en poursuivant son enquête, il commence à soupçonner l’amant de Genia dont le manoir serait le théâtre de sanglantes cérémonies…
«La porte de l’enfer» le confirme : Coatmeur est passé maître dans l’art de construire un récit par petites séquences successives qui font chacune alterner le vrai et le faux et qui tantôt jettent de la lumière sur l’intrigue, tantôt en accentuent les zones énigmatique. Et comme ce récit se développe également à partir de deux points de vue – celui, à la troisième personne, centré sur les faits et gestes de Gilbert Valois, et celui, à la première personne, constitué par le monologue de Genia -, on ne sait jamais trop quels sont les repères exacts de l’intrigue. En quoi, «La porte de l’enfer» apparaît bien comme le roman de toutes les équivoques et de tous les malentendus, et c’est là une des raisons essentielles pour lesquelles il est, d’un bout à l’autre, si captivant. Et puis, Coatmeur n’est pas un auteur à laisser son écriture battre de l’aile. Si parfois on sent qu’il en fait trop, qu’il affectionne les phrases et les expressions maniérées, on serait mal venu de lui en faire reproche. Avec lui, c’est sur, le polar de langue française est dans des mains extrêmement solides.

Alexandre Lous

Magazine littéraire - Décembre 1997


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