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Morte fontaine

Le tandem Coatmeur-Pico ( 28 mai 1989 )

Un véritable intérêt se fait jour pour les romans policiers de Jean-François Coatmeur. Après " la Bavure ", puis " la Nuit rouge " et " les Sirènes de minuit ", voici que Marco Pico réalise " Morte fontaine ". Une adaptation à la fois fidèle et libre, très réussie

JEAN-FRANÇOIS COATMEUR est l'un des meilleurs auteurs français de romans de suspense. Après un premier livre publié au Masque, il a, sur les conseils de Thomas Narcejac (qui était professeur à Nantes alors que Coatmeur enseignait à Brest), intégré l'équipe de la collection " Crime Club " des éditions Denoël, où s'était constituée, dans la filiation de Boileau-Narcejac, une manière d'école : le " suspense à la française ". Très vite, Jean-François Coatmeur va devenir l'un des auteurs phares de la collection, notamment avec la Voix dans Rama, puis dans celle qui va suivre : " Sueurs froides ".
En 1976, il obtient, pour les Sirènes de minuit, un grand prix de littérature policière parfaitement mérité. Ce polar de politique-fiction, dans lequel il a imaginé qu'un certain général Chopinet _ la consonance du nom ne vous rappelle rien ? _ a pris le pouvoir en France par la force et imposé un régime militaro-fasciste, est l'un des plus marquants de sa décennie. La Bavure, qui a été couronné en 1981 par le prix Mystère de la critique, et Morte fontaine, qui vinrent ensuite, mettent en scène des personnages quotidiens, paisibles, confrontés d'un seul coup à des événements dramatiques qui les dépassent, mais qui les font aller au-delà d'eux-mêmes.
Les derniers romans de Jean-François Coatmeur ont été publiés dans la collection " Spécial suspense " des éditions Albin Michel. Si la Nuit rouge forme avec les deux susnommés une sorte de trilogie provinciale, Yesterday renoue avec la veine politique, et Narcose flirte de façon poussée mais habile avec le roman d'espionnage. Les intrigues parfaitement agencées des romans de Jean-François Coatmeur n'avaient jusqu'à présent suscité que peu d'adaptations filmées. Seule la Bavure avait été tournée sous la forme d'une dramatique en trois parties par Nicolas Ribowski (avec Raymond Pellegrin, Jean Desailly, Patrick Préjean et Caroline Sihol dans les principaux rôles), diffusée sur Antenne 2 en 1984.
Mais un véritable intérêt s'est fait jour pour son oeuvre, puisque, en l'espace de quelques mois, trois de ses romans viennent d'être portés à l'écran : la Nuit rouge, au cinéma, par Jean-Marie Richard ; les Sirènes de minuit, à la télévision, par Philippe Lefèvre (avec Philippe Léotard, Véronique Genest et Dany dans les rôles-titres) ; Morte fontaine enfin, adapté et réalisé par Marco Pico, dont on n'a pas oublié les Fortifs.
L'adaptation que Marco Pico a faite du roman est remarquablement fidèle quant au déroulement des péripéties et au caractère des personnages. Même s'il éprouve (en père possessif) un tout petit regret de ce que les trajectoires personnelles de Nathalie Stern et du commissaire Kuntz n'aient pas été - faute de temps - aussi fouillées que dans le livre, Jean-François Coatmeur reconnait bien volontiers que le choix de privilégier le couple Kouka-Eberlin s'avère des plus judicieux. Et que la transposition de l'Alsace à la Belgique pour le décor (et le terroir) est tout à fait réussie.
Quoi qu'il l'ait élaguée, notamment en ce qui concerne le parcours de Nathalie Stern, Marco Pico a respecté la construction du roman qui est le générateur même du suspense : l'entrecroisement de trois (ou plutôt de quatre) destins individuels qui vont " se tamponner " d'un coup, à cause d'une petite fille réveillée en pleine nuit et du cadavre d'un homme d'affaires déguisé en prêtre, et filer ensuite, après tours et détours, " chauds et froids " comme l'on dit dans certains jeux enfantins, vers un point de convergence.
A l'originalité du sujet - l'enquête policière n'est pas l'ossature principale, elle vient seulement ponctuer, par bribes, montées en parallèle, la quête d'Eberlin, - Marco Pico a ajouté la maitrise parfaite de la réalisation. Par cette manière de filmer la ville de nuit, par l'extraordinaire séquence de la danse d'Eberlin au son d'un impressionnant carillon, par la grâce de sa rencontre avec cette Alice nocturne qui lui fera traverser bien des miroirs, par le surréalisme quasi bunuélien de cette messe des morts improvisée dans une chambre d'hôtel.
Et ce sentiment ne sera jamais démenti par la suite : la mécanique du suspense lancée dès les intrigantes premières images roule sans à-coups, mais sur un tempo de plus en plus prenant, vers un final à la fois redouté et attendu.
Pierre-Loup Rajot, en pianiste de boite un peu décalé, Clémentine Célarié, en dessinatrice de BD pour adultes, forment un couple qui fonctionne merveilleusement et dont on imagine facilement qu'il puisse se laisser prendre à la séduction de l'enfance. Yves Afonso apporte au personnage du commissaire Kuntz une densité et une tension bien rares chez les flics à la télévision.
Le tandem Coatmeur-Marco Pico, qui avait déjà failli se constituer sur la Bavure, nous donne là un grand moment. On l'échangerait même volontiers contre la quasi-totalité des polars du grand écran de ces derniers mois.

Jacques Baudou

Le Monde - 28 mai 1989


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