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Le squale

LE SQUALE : A 2, 20 h 45 Descente aux enfers ( 7 avril 1991 )

A l'origine de ce téléfilm réalisé par Claude Boissol, un roman de Jean-François Coatmeur, le meilleur écrivain français de suspense.

Décidément, Jean-François Coatmeur fait la bonne fortune des réalisateurs qui ont choisi d'adopter ses romans pour la télévision.
En 1989, les deux meilleurs téléfilms policiers de l'année avaient été le beau Morte Fontaine, de Marco Pico, et l'efficace les Sirènes de minuit, de Philippe Lefebvre, qui puisaient leur matière dans l'oeuvre de celui qui est sans conteste depuis plusieurs années le meilleur écrivain français de suspense. Aujourd'hui, dans la collection qui abritait déjà les Sirènes de minuit - " Meurtre avec préméditation ", - c'est au tour de Claude Boissol d'en faire la démonstration avec le Squale.
Dans la carrière de Jean-François Coatmeur, le Squale (1975) occupe une place charnière : il marque son passage de la collection " Crime-club " à la collection " Sueurs froides ", poursuit l'acide portrait de la bourgeoisie provinciale déjà entamé dans la Voix dans Rama et préfigure son évolution ultérieure par le contexte ouvertement politique - magouilles financières et trafics d'influence - dans lequel s'insère l'intrigue.
A l'époque où il a écrit le Squale, Jean-François Coatmeur subissait encore largement l'influence de ceux qui avaient été les fondateurs du " suspense à la française " : Boileau-Narcejac. Et de fait, il s'était hissé dans ce roman, pour ce qui est du machiavélisme de l'intrigue et de la perfection de sa construction, à la hauteur du célèbre duo, en se livrant sur le motif primordial du roman de suspense - la machination qui englue peu à peu le personnage central et le précipite vers une issue fatale - à une savante variation. Ce n'est pas une machination, mais deux, enchaînées l'une à l'autre, qui en constituent la trame. Et si, selon la judicieuse formule de Boileau-Narcejac, le roman de suspense est le " roman de la victime ", ce n'est pas une, mais deux victimes successives qui en sont les pivots.
Les adaptateurs du roman, Claude Barma et André Brunelin, ont su préserver la très originale et ingénieuse mécanique du suspense mise au point par Coatmeur avec une minutie d'horloger. Ils ont changé le cadre géographique - l'Aubrac a fait place au Morvan, - transformé un personnage de conducteur de bus sympathique en menace supplémentaire et modifié la fin. Mais ils n'ont pas touché à l'essentiel : au double mouvement presque symétrique des personnages, à ce lent dérèglement du réel qui confine bientôt au fantastique ou au surnaturel et qui pousse peu à peu la trop belle madame Maury vers la peur et la folie ; aux deux temps subtilement enchaînés de l'intrigue.
Il appartenait au réalisateur d'instiller la vie et de distiller l'angoisse. Claude Boissol a parfaitement rempli les deux termes de ce contrat. Pour faire face au premier, il a composé une distribution d'une grande pertinence. Sans doute le choix de Grace de Capitani, une actrice qui s'est illustrée essentiellement dans la comédie, a-t-il de quoi surprendre au prime abord. Mais c'est oublier que Claude Boissol, qui l'avait dirigée tout au long des deux séries d'" Espionne et tais-toi ", où elle jouait la pétulante et savoureuse Agnès, était bien placé pour savoir que le registre de cette comédienne était bien plus étendu que ses rôles ne l'avaient jusqu'ici laissé supposer. Qu'elle interprète la bourgeoise choyée étouffant dans le carcan d'une vie trop réglée et tentée par le rêve de l'aventure (Djakarta...) ou la victime traquée par un persécuteur improbable mais omniscient, l'une ou l'autre face de la belle Séverine, elle le fait avec la justesse requise, la grâce un peu frivole ou la tension un peu hagarde qui conviennent.
En face d'elle, Jean-Claude Dauphin incarne le juge Maury, un notable de province d'une intégrité absolue, piégé par son seul talon d'achille : la passion exclusive qu'il voue à sa jeune femme. Pour cet homme rigoriste (dont l'univers façonné d'habitudes et de certitudes est évoqué avec une belle économie de moyens par une suite brève de séquences : la sortie de la messe, les achats rituels chez le pâtissier, le repas dominical...), ce manquement n'est que le prélude d'une véritable descente aux enfers, et aux pires : aux enfers intérieurs. Jean-Claude Dauphin y fait une composition saisissante dont on ne mesure véritablement la finesse et l'intelligence qu'au retournement final.
Pour faire face au second terme du contrat, Claude Boissol a su donner un rythme différent aux deux temps de son film : rapide, elliptique, serré dans la première partie, plus coulé, plus doucereux dans la seconde. Et, dans cette dernière, il a dû rendre le suspense de plus en plus oppressant grâce à la maestria déployée dans la conduite des scènes-clés et à un sens très aigu du " timing ". Le résultat est un policier du dimanche soir d'une qualité peu commune.

Jacques Baudou

Le Monde - 7 avril 1991


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